La pathogénicité de la violence organisée au Burundi

Source: Iwacu, publié le 29-5-15 par Gabriel Hakizimana, PhD. | La violence organisée est le fait d’États ou de groupes de populations dominants, souvent démographiquement ou politiquement, contre des individus, des groupes de populations ou des communautés. Elle implique une utilisation délibérée et systématique de la terreur et de la brutalité. L’usage d’une force écrasante entraîne la souffrance et la douleur physiques et psychologiques importantes, mais aussi la peur et le sentiment d´impuissance parmi les victimes. Les moyens utilisés peuvent aller de la menace et l’intimidation jusqu’au meurtre des individus ciblés ainsi que la destruction des communautés, des groupes ethniques ou d’opposition politique selon le but poursuivi par les responsables. Les experts notent que lorsque la violence organisée émane d’un État, celui-ci se sert alors des forces militaires, de la police et des organisations politiques afin de contrôler ses cibles.

Cette définition est d’actualité au Burundi où nous assistons à une dérive étatique visant à contrôler les citoyens par l’usage d’une force à la fois écrasante et abusive dans le but d’installer un climat de terreur dans le pays. Le sentiment général d’impuissance, de honte et d’humiliation qui tenaille les Burundais au quotidien génère à la longue une peur toxique. Le spectre de torture, d’assassinat, d’enlèvement ou de massacres collectifs s’incruste alors progressivement dans notre imaginaire profond. D’ailleurs, la peur au Burundi n’est plus seulement une émotion ressentie individuellement : elle est en train de devenir sociale, chacun se demandant ce que nous allons devenir collectivement comme peuple suite à la déliquescence de l’État et le risque de “somalisation” qui pourrait en résulter.

Entre temps, la confiance s’effrite, la suspicion et la crainte s’installent. La rumeur prend place: en cachette, on s’échange la liste noire des gens à arrêter ou à exécuter. La peur atteint alors son paroxysme. En fait, la stratégie du pouvoir burundais est de perturber les relations sociales en creusant un fossé de méfiance entre voisins, amis, collègues de travail, etc. Chacun nage alors dans les ambiguïtés et l’incertitude où nul ne peut plus savoir sur qui compter! Encore faut-il se réjouir de la “résistance immunitaire” citoyenne face au virus de la division ethnique que cherche à réintroduire les extrémistes du CNDD-FDD.

Sur ce point, le calcul des dividendes ethniques sur lesquels compte le pouvoir de Bujumbura risque fort de le décevoir comme l’atteste jusqu’aujourd’hui l’attitude des manifestants et des leaders de la Coalition contre le 3e mandat de Pierre Nkurunziza. S’il y a une leçon positive à tirer de la fracture sociale que tente d’imposer le CNDD-FDD, c’est le constat que les jeunes burundais de 2015 ont substitué leur appartenance ethnique réductrice et ghettoïsant à une identité burundaise moderne ouverte sur le monde.

Par ailleurs, dans ce climat de terreur imposé par l’État burundais, le risque n’est pas tant la résurgence des solidarités ethniques négatives d’antan qu’une possible transposition des gestes violents commuant les victimes actuelles en criminels potentiels sous le label d’auto-défense. Dans son excellent livre “Les Identités Meurtrières”, Amin Maalouf observe qu’à partir du moment où une population a peur, c’est la réalité de la peur qui doit être prise en considération plus que la réalité de la menace. Ainsi, pour peu qu’une communauté humaine se sente humiliée ou menacée dans son existence, elle aura tendance à reproduire les mêmes atrocités que l’organisation qui la menace en étant convaincue d’être dans son droit. Autrement dit, si la violence quotidienne des forces de l’ordre et de la milice “Imbonerakure” ne cessent rapidement, personne ne devrait s’étonner du recours à la violence par des groupes en face. Ce serait alors “Du Déjà Vu” puisque le CNDD-FDD lui-même est né à la suite de la crise survenue après l’assassinat du président Ndadaye; le phénomène ne ferait que se répéter, cette fois-ci sur une base plus politique qu’ethnique. Une telle évolution est à éviter à tout prix, car elle sonnerait le glas aux espoirs de paix et de démocratie pour lesquels ces jeunes manifestent depuis plusieurs semaines.

J’ai parlé de pathogénicité dans le titre. Depuis plusieurs années, les spécialistes de Santé publique savent que les impacts sur la santé humaine des violations massives des droits de l’Homme sont énormes. Les meurtres, la torture et les blessures physiques qui en résultent ne sont que la “pointe de l’iceberg”. À long terme, les effets de la violence actuelle pourraient être dévastateurs et se répercuter longuement sur la santé physique, mentale et sociale des générations entières. Les invalidités et handicaps physiques, les maladies psychosociales, la déchirure du tissu social, le déclin économique et la pauvreté endémique, les maladies carentielles et nutritionnelles, la résurgence des anciennes endémies-épidémies à cause de la faiblesse immunitaire, etc. ne sont qu’un aperçu de ce qui pourrait attendre la population burundaise si la situation persiste.

Dans les circonstances, les propos de Jonathan Mann de l’Organisation mondiale de la santé (aujourd’hui décédé) me semblent appropriés pour expliquer l’impasse où se retrouvera la Santé publique de demain: “Considérons comment nous — vivant dans des conditions qui protègent généralement la dignité —, nous réagissons quand il y a atteinte à notre dignité; même brève, l’évocation de ce type de circonstance évoque des sentiments forts — de honte, d’humiliation, de dégoût, de colère, de tristesse — qui persistent aussi longtemps que le souvenir de l’événement. Que dire alors des effets sur le bien-être d’atteintes répétées et persistantes! Les violations de la dignité […] ont des effets si significatifs, si diffus et durables qu’elles peuvent représenter une force pathogène jusqu’ici méconnue, de capacité destructive à l’encontre du bien-être humain au moins égale à celle de virus ou de bactéries.”. Comme pour faire un clin d’œil à la Santé publique d’aujourd’hui, le Docteur Mann ajoutait: “Dans cinquante ans, la santé publique se tournera vers le passé et se demandera comment nous avons manqué de reconnaître cette force pathogène…”

Certes, dans 50 ans, moi et la plupart de mes collègues de Santé publique du Burundi ne serons plus en vie pour affronter le regard de nos successeurs. Toutefois, nous pouvons être certains qu’ils nous jugeront sévèrement pour avoir omis de sonner l’alarme face à cette force pathogène que le gouvernement du Burundi de l’an-maudit de 2015 s’applique à introduire dans les gènes de ses citoyens.

Ainsi donc, au nom de mes collègues de Santé publique aujourd’hui impuissants comme le reste de la population, je lance une mise en garde sur les conséquences potentielles de la violence organisée infligée par l’État burundais à ses citoyens. Même si l’ampleur des dégâts reste encore à mesurer, la force pathogène de cette violation massive et prolongée des droits humains pourrait affecter toutes les dimensions de la santé humaine et se répercuter sur des générations.

Heureusement, il est encore temps d’enrayer l’épidémie. Le gouvernement du Burundi peut en arrêter la propagation non pas par la force et la tyrannie, mais à travers les outils socio-politiques existants. Il doit viser la restauration d’un environnement psychosocial sain, la recherche et le soutien des initiatives de paix et des conditions favorisant la réconciliation, le sentiment de sécurité et la réémergence de la cohésion sociale.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *