Lettre ouverte de Joséphine Jones Nkuzimana à Michaëlle Jean Secrétaire Générale de l’OIF

Madame Michaëlle Jean,

Harley Davidson disait “Quand tu écris l’histoire de ta vie, ne laisse personne prendre le stylo”. Depuis quelques années, j’écris, je raconte. L’Histoire exige de nous qu’on raconte parce que nous sommes témoins. Et nous devons dénoncer au nom des innocents, au nom des sans-voix. Norbert Zongo avait raison quand il disait: “Il y a un mensonge, le vrai: quand un homme applaudit sans comprendre. Et quand un dirigeant agit comme s’il avait inventé son pays, quand il ruse avec les lois. Ce mensonge tue les hommes et les nations”. 25 Avril 2015. Ce qui a commencé comme une rumeur se révèle vraie ce jour-là. A Bujumbura, au cours du congrès du CNDD-FDD, le Président du Burundi, Pierre Nkurunziza est désigné candidat du CNDD-FDD, à sa propre succession, au scrutin présidentiel du 26 Juin 2015. Et pourtant, élu le 19 Août 2005 par l’Assemblée Nationale, il a été réélu le 28 Juin 2010 au suffrage universel et bouclait donc deux mandats en 2015.

“Je voulais participer à l’écriture d’une Histoire salutaire; changer le monde et le laisser dans un état meilleur que je ne l’ai trouvé. Mon combat était fondé et justifié…” J’étais à Kampala, en Ouganda, à des milliers de kilomètres de là. J’ai pris mon courage à deux mains et suis rentrée sur Bujumbura. Je me suis décidée à ne plus continuer mes études en master de Relations Publiques et Gestion des Media. Il fallait me battre aux cotés des Burundais pour dire non au mandat de trop. Je suis une idéaliste et aspire à un monde meilleur. Je voulais participer à l’écriture d’une Histoire salutaire ; changer le monde et le laisser dans un état meilleur que je ne l’ai trouvé. Mon combat était fondé et justifié. L’opposition et les dissidents de Nkurunziza avaient appelé aux manifestations pacifiques de ce qu’ils considéraient comme un “coup d’état”. Je leur devais mon soutien. Beaucoup comme moi pensaient que Nkurunziza renoncerait à cette candidature. En vain.

En 2009, j’étais journaliste à la Radio Rema Fm. J’étais le chouchou des auditeurs, sans fausse modestie. Un jour, je faisais une animation en direct. C’était un programme spécial pour souhaiter la bienvenue à Nkurunziza. Il revenait d’un voyage où il avait obtenu un prix. Nos journalistes suivaient son cortège depuis l’aéroport. Beaucoup de gens appelaient l’antenne pour le féliciter. C’était une bonne ambiance. Tout le monde était accroché à sa radio pour suivre cet évènement.

J’en ai profité pour demander si je pouvais le voir de près. Je ne le voyais que de loin lors de mes reportages. Plein de choses se racontaient sur lui. J’avais des questions. Il devrait avoir des réponses.

“Il faut remettre tout ce que tu as pris comme son hier”, m’a-t-on exigé. Je n’avais plus rien. “Il s’était trop confié”

Un après midi, j’ai fini par rencontrer Nkurunziza sur son terrain de football habituel, près du Cercle Nautique. Comme tout bon journaliste, j’ai sorti mon magnétophone. Il n’y voyait aucun inconvénient. S’en est suivi une longue interview. Il m’a avoué ne pas comprendre pourquoi certains présidents ne voulaient pas lâcher le pouvoir. Il ne voulait rien recevoir de l’Etat quand il ne sera plus président, contrairement à tous les ex-présidents Burundais qui deviennent des sénateurs à vie et continuaient à recevoir des aides, des titres et honneurs. Je suis rentrée toute contente, prête à faire écouter à mes auditeurs les sons pris. Le lendemain, j’ai été réveillée par un appel: “Il faut remettre tout ce que tu as pris comme son hier”, m’a-t-on exigé. Je n’avais plus rien. “Il s’était trop confié”, m’a-t-on expliqué avant de me reprendre les sons de mon interview de la veille avec Pierre Nkurunziza. Voilà le pourquoi de mon “Non” à ce mandat. Il m’avait menti.

A partir du 26 Avril 2015, pacifiquement, souvent seule, j’ai commencé à manifester pour dire non au 3ème mandat. Manifester était ma seule arme, un droit reconnu par la Constitution Burundaise. D’abord dans mon quartier de Jabe avec des cartons (emballages) de Heineken sur lesquels j’écrivais mon “NON”.

Joséphine Jones Nkunzimana, est une journaliste et bloggeuse burundaise engagée, qui vit désormais loin de sa terre natale, en exil. A l’occasion de l’anniversaire des deux ans de massacre dans son pays, à la suite de tensions électorales, elle décide d’adresser une lettre ouverte à Michaëlle Jean, Secrétaire Générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Le 13 Mai 2015, je me suis décidée à rejoindre le mouvement avec d’autres filles et femmes dans une manifestation à la place de l’indépendance au centre-ville de Bujumbura. Je ne voulais plus travailler en solo. Nous étions en ville pacifiquement, avec nos chansons, espérant être écoutées, mais en vain. La police avait maintenu un impressionnant dispositif pour nous empêcher de manifester : jets d’eau, gaz lacrymogènes, tirs à balles réelles. Les policiers nous attendaient partout. Nous étions obligées de changer de lieu de rassemblement pour commencer notre marche manifestation. Femme faisant au revoir au Burundi.

Le 16 Mai 2015, suite aux menaces, j’ai dû quitter la capitale Bujumbura et le Burundi d’ailleurs, laissant derrière moi un pays en chaos, ensanglanté et lacéré par les éléments de Nkurunziza saoulé par leur désir illégitime de conserver le pouvoir. Direction Kampala, en Ouganda.

J’ai cru réussir à faire changer d’avis à Nkurunziza. Mais je me trompais. Mais j’aurai participé comme je le pouvais. Mon rêve comme celui d’autres jeunes de voir un pays où chaque citoyen a le droit d’être président et le devoir de quitter à la fin de son mandat, s’est brisé. Ne me restent que mes vieux souvenirs pour penser à mon futur, loin, très loin, là où m’emporte le vent.

13 mai 2015 -13 mai, deux ans se sont écoulés depuis une tentative de coup d’Etat qui a ciblé Nkurunziza. Le bilan est très lourd : plus de 500.000 réfugiés éparpillés à travers le monde, plus d’un millier de disparitions forcées, plus de 8.000 prisonniers politiques, plus de 3.000 morts, au moins 223 corps dénombrés dans 14 fosses communes, etc.. La machine à tuer continue à massacrer.

Menaces, emprisonnements, disparitions, meurtres, voilà le calvaire de notre vie depuis le début de ce 3 mandat – de trop – que Nkurunziza a réussi à s’offrir dans un bain de sang.

Finalement, il est grand temps de changer l’art de faire de la politique. Bujumbura parle souvent de sa volonté de sortir de l’impasse de cette crise. Des négociations qui devraient se dérouler sur un pied d’égalité n’aboutissent pas. L’espace politique est réduit, peut-être voué à un effacement. Les partis politiques de l’opposition ne peuvent plus exercer leurs droits politiques sans être inquiétés. Les media indépendants et la société civile sont réduits au silence. Le monde le sait. Le monde se tait.

Les inacceptables provocations se poursuivent. Il y a quelques semaines sur la place de l’indépendance, on chantait “engrosser nos ennemies pour qu’elles enfantent des Imbonerakure”. Les partisans de Nkurunziza incitent ainsi à commettre des viols sur les femmes activistes ou de l’opposition.

Michaëlle Jean, Secrétaire Générale de l’OIF, lors de son discours d’introduction de la cérémonie du Prix Martine Anstett, le 29 avril 2016 Madame Michaëlle Jean, Le monde sait ce qui se passe au Burundi.

Et le monde se tait. Devrais-je aussi dire, la Francophonie le sait, la Francophonie se tait? Comme moi, vous êtes une femme. Donc normalement sensible aux sorts de nos enfants, sœurs, maris et parents.

C’est dommage : les maintes solutions proposées par la communauté internationale semblent inefficaces à ce jour.

Des déclarations, souvent inutiles et futiles, quelques fois hypocrites, et des rapports que personne ne lira sans doute sortent tous les jours. Le temps n’est plus aux débats et autres pourparlers sans fin, mais a une action rapide, concrète, claire et simple ! Les trois ans qui restent de ce mandat sont peut-être peu pour les autres. Mais pour les Burundais c’est une éternité d’enfer. A nous autres qui vivons éloignés des nôtres, à tous ceux qui souffrent en silence sans pouvoir envisager la suite des évènements, une réponse immédiate s’impose aujourd’hui.

“Nous, Burundais, attendons que l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) nous apporte du secours, du secours qui soit efficace”

En 2015, quand vous étiez au sommet de Dakar dans lequel vous êtes devenue Secrétaire Générale de la Francophonie, nous vous avons soutenue par différentes campagnes sur les réseaux sociaux. Les deux Pierre (Nkurunziza et Buyoya), président et ex-président burundais se soutenaient. Nous avons préféré votre candidature plutôt que celui de l’ancien putschiste Buyoya. Il est temps de nous renvoyer l’ascenseur.

Il faut connaitre le Burundi.

C’est ce que je vous souhaite. Rencontrer ces jeunes qui, tous les dimanches donnent à manger aux enfants de la rue. Ecouter le bruit des vagues en contemplant les belles plages du Lac Tanganyika ou de descendre la colline Bugarama. Participer à la marche du dimanche avec ce groupe appelé ‘’Les amis de la Montagne’’…Aujourd’hui ce petit paradis dans lequel on vivait tout heureux est devenu un enfer. Une situation qui ne doit plus laisser indifférente la Francophonie.

En 2015 à Dakar, le désormais ex-président français, François Hollande promettais que partout où des populations seront aux prises avec l’oppression au sein de la communauté francophone ils trouveront du secours. Nous, Burundais, attendons que l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) nous apporte du secours, du secours qui soit efficace.

A nous jeunes, la Francophonie doit représenter un refuge, une communauté où la promptitude des réactions, l’intensité de la solidarité, la sincérité dans les interventions dissuaderont les tentatives de confiscation de pouvoir de quelques mauvaise génies.

La Francophonie doit faire la différence. Vos actes doivent suivre vos mots. Il en va du respect du droit international. C’est possible. C’est urgent. Il est temps que vous dénonciez au lieu de regarder le spectacle et dire plus tard le “Je ne savais pas”. Certaines personnes disent que le Burundi est sans aucune valeur pour le monde. Il faut représenter un intérêt stratégique et économique pour être sauvé. La communauté internationale s’est dite choquée. Outre de tels propos, rien de plus. Au moins la Francophonie doit avoir un réflexe positif et oubliez celui de la lâcheté et du déni.

Vous êtes témoin. Dénoncez.

Agissez!

Madame Michaëlle Jean, bientôt des jeunes jailliront de tout l’espace francophone pour se retrouver en fête à Abidjan lors des Jeux de la Francophonie. Pendant ce temps, les jeunes burundais, ceux qui ne soupent pas avec Pierre Nkurunziza et qui sont tous les jours, étouffés, mutilés, contraints à l’exil, à l’arrachement de leur terre… continueront d’être rongés par le sentiment d’abandon et de l’oubli.

A nous jeunes, la Francophonie doit représenter un refuge, une communauté où la promptitude des

réactions, l’intensité de la solidarité, la sincérité dans les interventions dissuaderont les tentatives de confiscation de pouvoir de quelques mauvaise génies.

Madame Michaëlle Jean, je suis Joséphine Jones Nkunzimana, une bloggeuse active et engagée, exilée depuis Septembre 2016. Mon espoir est de pouvoir, un jour, rentrer dans mon beau pays, aujourd’hui transformé en  vaste champs de battue. Profiter de cet air unique quand je suis chez ma grand-mère à Rusaka, dans la province de Mwaro, sur la colline et, pourquoi pas, vous y inviter à prendre des brochettes et plats à base de légumes locales.

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