La vérité sur l’échec de la révision constitutionnelle du 21 Mars 2014. Partie 3

Dans cette troisième et dernière partie, le lecteur comprendra la raison qui a poussé Pierre Nkurunziza à passer par le referendum et non le parlement, pour faire voter le projet de révision constitutionnelle. A travers toutes ses manœuvres actuelles, le  désormais « guide éternel » poursuit un seul objectif : éviter à tout prix la surprise du 21 mars 2014. 

3ère partie : La revanche de l’honorable Busokoza.

Jour J -3 : Aux environs de 18 heures du soir, deux députés de l’Uprona entrent discrètement dans un snack bar situé à la chaussée du prince Louis Rwagasore, non loin du centre culturel français. Aimé Nkurunziza les rejoint. Après une tournée de bière, ils passent aux choses sérieuses, ils se disent  disposés à voter pour ce projet à condition d’avoir un intéressement du parti au pouvoir ainsi que le soutien d’un député Tutsi, en l’occurrence Bonaventure Niyoyankana. Le risque était grand sans doute. La négociation n’a pas trop duré, et pour cause: chacune des parties voulait quitter l’endroit le plus vite possible. Des 50 millions de Fbu qu’ils proposaient au départ contre 5 millions que leur offrait l’émissaire de Nyabenda, les deux parties sont arrivées à un compromis de 30 millions de Fbu, qui devaient être versés sur leurs comptes un jour au moins avant la plénière de l’Assemblée nationale. Seulement voilà, Nyabenda qui devait donner l’aval au SNR pour transférer le butin n’a rien su du résultat de la discussion de son émissaire avec les deux élus de l’Uprona. Son envoyé lui disait tantôt qu’il avait été dans l’impossibilité de joindre les deux députés tantôt qu’il poursuivait les contacts,… histoire de laisser passer le temps et ainsi faire échouer malignement le vote du projet controversé, a-t-on appris plus tard. A un de ses collègues généraux aujourd’hui en exil, feu Adolphe Nshimirimana dira en se plaignant: “Irya mihimbiri ngo n’aba députés,…ibifaranga narabunzeko ngaho ngo ndindiriye abo ndabiha, amaso yaheze mu nzira” (“ces conards de députés! Je n’attendais  que leur signal pour débloquer l’argent des députés de l’Uprona mais en vain!”)

Sur la photo ci-dessus (à partir de la gauche) : les députés Bonaventure Gasutwa de l’Uprona, Pascal Nyabenda, Léontine Nzeyimana et Aimé Nkurunziza du CNDD-FDD.

Jour J-2 : Pascal Nyabenda qui jusque-là n’avait pas de contact physique avec Niyoyankana commence à douter. Il savait que cet homme est imprévisible. N’est-ce pas lui qui contre toute attente, avait participé à la promotion de Charles Nditije, un Hutu à la tête de l’Uprona malgré l’hostilité de certains caciques de ce parti d’obédience tutsi ? N’est-ce pas lui qui peu après, était devenu l’adversaire  farouche du même Nditije ? Il lui fallait donc des boucs émissaires si son plan venait à foirer et le projet rejeté par les députés : Pie Ntavyohanyuma et Aimé Nkurunziza étaient bien évidemment ses cibles privilégiés ! A Pierre Nkurunziza et les généraux, il dira qu’il fait cavalier seul dans la recherche du quorum pour faire voter le projet. A ses amis proches, il dira que Pie Ntavyohanyuma et Aimé Nkurunziza sont contre le 3ème mandat du Président. D’une manière discrète et anticipée , il se positionne déjà en “sauveur” du mandat du Président.

Jour J-1 : Vers 15h 30, les généraux Adolphe Nshimirimana et Alain-Guillaume Bunyoni débarquent à l’hémicycle de Kigobe, leurs pick-up bourrés d’hommes armés jusqu’aux dents, une véritable démonstration de force. Pie Ntavyohanyuma n’en revient pas, il connaît leurs manières d’agir et il comprend vite leur message. Malgré ça, il s’évertue à leur expliquer que ce projet a peu de chances d’être voté et qu’il est donc préférable qu’il retourne à l’Exécutif par souci de sauver la face.

Mutama we, aha tukuzaniye ubutumwa bukurikira: ubwa mbere, hagarika imibonano yose urimwo n’abo bakeba bacu! Ubwa kabiri, toza vyihuta iyo nteguro ukwiri kwose, ibisigaye tuzovyimenyera, ikizoba tuzonywa umuti!” (De grâce, arrêtes tes consultations avec nos adversaires! Fais voter le projet tel qu’il est, le reste on s’en occupera!”) dit Bunyoni qui prend le premier la parole . Et Adolphe d’ajouter avant leur départ: “Aha rero iri jambo twaritumwe na nyeneryo, urya nyene uzi, kandi turahejeje!” ( Le message vient du Président, il est temps de boucler la boucle!).

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Le même soir, le rapport qui avait traîné dans les tiroirs du président de la commission politique arrive au bureau de Pie Ntavyohanyuma. Le département législatif a dû travailler jusque tard dans la nuit pour produire les documents de travail à tous les députés. La même nuit, Niyoyankana atterrissait à l’aéroport de Bujumbura en provenance d’Afrique du Sud dans une mission de travail, Nyabenda l’y attendait mais il n’a pas su quand et comment il est rentré chez lui. Sans doute qu’il était au courant des tractations en cours. 

21 mars 2014 Jour J: Très tôt le matin, l’épouse de Niyoyankana reçoit un appel inhabituel : Pascal Nyabenda à l’autre bout du fil ! Il veut parler à son mari. En véritable « murundikazi » (burundaise) digne de ce nom, madame Niyoyankana passe le téléphone à son mari. Après un bref échange sur le séjour au pays de Mandela, ils entrent dans le vif du sujet : le vote qui doit avoir lieu dans quelques heures. Pascal Nyabenda promet de satisfaire toute demande de Niyoyankana à condition qu’il vote pour le projet. Niyoyankana émet quelques réserves, il lui demande le temps de contacter ses amis députés, et promet de donner  la réponse après consultations. Mais Nyabenda le presse de venir à l’hémicycle pour que la discussion se poursuive tête à tête.

Sur la photo, à partir de la gauche : l’imprévisible député Bonaventure Niyoyankana de l’Uprona, Denise Sindokotse et Ezéchiel Nibigira du CNDD-FDD à l’occasion d’une réception au lieu-dit Nonara chez feu l’honorable Oscar Ntasano de Makamba.

Dans l’entre temps, les députés de l’Uprona reçoivent l’ordre de quitter l’hémicycle après une brève mise au point du président de leur groupe, Bonaventure Gasutwa. Un seul député, Etienne Simbakira reste dans les enceintes de l’Assemblée nationale. Ce dernier étant proche de Niyoyankana, « il attend probablement son arrivée pour qu’ils entrent dans la plénière », se dit Bonaventure Gasutwa. Aux grands maux, les grands remèdes, Gasutwa contacte Bernard Busokoza encore sous le choc de sa destitution, cela va s’en dire. Il sait que ses initiatives pour réunifier l’Uprona font de lui le meilleur interlocuteur face à Niyoyankana et Simbakira. L’ancien premier vice-président de la République se rend aussitôt à Kigobe et trouve Simbakira dans la cour.  Gêné et surpris par la présence de cette personnalité inattendue qui le salue amicalement,  Simbakira bredouille de petits mensonges. Busokoza entame alors une longue conversation avec lui, expliquant la portée de l’acte qu’il s’apprêtait à poser : un geste qui allait trahir sa famille politique et tout le peuple burundais. Mais son portable ne cessait de sonner sans qu’il puisse répondre aux appels. Busokoza lui demande de prendre l’appel mais   il continue le même jeu d’éteindre les sonneries. Devinez qui était ce correspondant incongru ! l’Honorable Niyoyankana, qui a fini par venir en trombe avec sa voiture à la recherche de Simbakira. Quand celui-ci croise le regard de Busokoza, il semble vaciller dans le vide, tellement il ne s’attendait pas à une telle rencontre. A la question de Busokoza de  savoir pourquoi il ne s’était pas manifesté au moment où il vivait le calvaire du parti au pouvoir, Niyoyanka se lance dans un discours d’excuses et Busokoza lui propose de faire un tour avec lui pour vider la question à l’abri des curieux du parlement. Sans lui laisser le temps de répondre, il prend place à côté de lui dans son propre véhicule malgré ses protestations, alléguant que la voiture n’était pas convenable pour un si haut dignitaire. Sous le coût de la culpabilité, Niyoyankana n’a visiblement pas d’autre choix que d’obéir machinalement. Arrivé à hauteur de l’Ecole Normale Supérieure (ENS), il passe à une agence de la banque BCB logée dans une station à essence, sous prétexte de prendre du carburant. Quand il sort de l’agence, Busokoza lui propose de passer chez lui pour prendre un verre, Niyoyankana accepte l’invitation, « rarement il recule devant une offre du genre » diront ses proches. Arrivé au domicile de Busokoza, Niyoyankana reçoit un appel de Simbakira qui veut de nouvelles instructions, il est invité à les rejoindre plutôt pour partager le verre ensemble.  Quand la voiture de Simbakira s’introduit chez Busokoza, ce dernier donne l’ordre à sa garde de n’ouvrir à personne d’autre pour des raisons, dit-il de sa “sécurité” !

Nyabenda pour sa part ne cesse d’appeler, mais les deux marionnettes sont injoignables, depuis qu’ils ont franchi le portail de chez Busokoza. A l’hémicycle, tout le monde attend l’arrivée de Juda mais le destin en a décidé autrement. La suite, vous la connaissez : le projet de révision sera rejeté par l’Assemblée nationale faute de majorité requise, Nkurunziza fera le forcing pour briguer son 3ème mandat en 2015, les députés Pie Ntavyohanyuma, Bernard Busokoza et Aimé Nkurunziza prendront le chemin d’exil. Pascal Nyabenda deviendra le président de l’Assemblée nationale peu après l’assassinat du général Adolphe Nshimirimana dans des circonstances jusqu’ici non élucidées.

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